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Luminosité

Je n’ai pas lu ma dernière entrée de blogue, mais j’ai encore le ressenti que ça sonnait full drama. C’est peut-être l’arrivée prochaine du printemps ou le changement d’heure, mais voilà que je sens un peu de lumière pointer le bout de son nez. C’est assez agréable. Un peu comme si je retrouvais un peu de liberté.

Je pense que les grandes claques dans la face sont souvent bénéfiques pour établir des tournants à 180 degrés. Je crois aussi que les événements que j’ai vécus au cours du dernier mois m’ont assommé, avant de me faire renaître peu à peu. Certes, je n’ai toujours aucun intérêt à me remettre dans le bain des éternelles discussions inutiles sur les sites de rencontre, et puis, j’ai pris le temps de me demander à quoi ça rimait. Si je n’ai pas envie d’établir des liens avec des inconnus, c’est que je ne suis pas prêt, tout simplement. Il faut cesser de forcer les choses. Évidemment, j’ai les hormones dans le tapis et la main droite fatiguée, mais vaut mieux ça que de se faire chier avec le premier venu. Alors, laissons ça au temps, et peut-être au réveil du printemps, qui fait toujours monter la sève d’un coup sec.

La liberté que je goûte est aussi un apaisement par rapport aux anciennes relations. Je m’attache trop ardemment, mais une fois que je décide que c’est bel et bien la fin, je n’en fais qu’à ma tête de scorpion. Je passe à autre chose, et c’est presque enivrant, parce que pour une fois, je fais table rase du passé, sans cette stupide nostalgie énervante qui me pressait tant à toujours regarder vers l’arrière.

Je pense que l’arrêt de mes médicaments se fait aussi déjà ressentir. Comme si les angoisses s’apaisaient, que la confiance revenait tranquillement. Même cet étrange désir obscur que l’on appelle: écrire. On verra bien.

C’était la première fin de semaine depuis un long moment où j’ai pu me reposer, prendre du temps pour moi, établir de nouveaux menus de recettes végé. Ça m’a fait du bien, même si étonnamment, j’aurais souhaité avoir plus de travail pour combler quelques heures supplémentaires, en ce moment même. Mais je suis reconnaissant. Il faut éviter d’être un junkie du travail, comme un junkie dans les autres domaines.

Vendredi prochain est une date importante pour moi. Si tout se passe comme prévu, ce sera enfin le moment où je ferai table rase de mes dettes. Il n’y a pas de sentiment plus agréable que de payer ses quatre cartes de crédit au complet, de remettre le compteur à zéro. Certes, mon hypothèque planera toujours au-dessus de ma tête. Mais ce n’est pas la même chose. Je me rends tout de même compte que manquer d’argent est un élément lourd dans notre bonheur. On aimerait tous ne pas avoir à se préoccuper de savoir si on va arriver à payer tous les comptes à la fin du mois. C’est humain, et quand on voit les factures s’accumuler, on a tous ce petit pincement, cette petite angoisse supplémentaire qui en rajoute sur le reste de nos préoccupations. Je ne suis pas dupe. Il y aura d’autres dépenses imprévues, d’autres moments plus difficiles plus tard, mais je me considère tout de même choyer, car il m’aura fallu moins d’un an, après l’achat d’un condo, pour retomber sur mes pattes. Oui, il y a la deuxième job, mais elle comble autre chose en plus de l’argent, et elle ne m’affecte pas autant que je le craignais au départ.

Pour ce qui est de mes amitiés, je pense que je dramatise également. Les visages changent, la vie change, ça fait partie de la game. J’ai retiré tout ressentiment de mes relations amicales, qu’elles soient en santé ou en puéril. Je serai toujours heureux de revoir les gens qui m’ont apporté du bonheur dans ma vie. Et si on ne se revoit plus, c’est la vie, c’est ainsi. Je me rends compte qu’il y a beaucoup de cycles dans l’amitié. Il fut des temps où je n’avais que des amies féminines, puis toutes les femmes se sont barrées, et il ne restait que mes amitiés masculines. Présentement, c’est un peu le contraire qui se produit; il y a un retour en force des femmes dans ma vie, et presque de l’absence des garçons. Ça n’a pas tant d’importance. Je me rends aussi compte que les amitiés professionnelles prennent le dessus. C’est intéressant. On rencontre beaucoup plus de personnalités différentes en fréquentant nos collègues de travail. Je pense que ça évite de s’enfermer dans un moule d’amitié trop restreint ou identique à nos manières de concevoir le monde.

Ça m’amène aussi à percevoir les réseaux sociaux d’une autre façon. C’est comme si je m’en détachais tranquillement. En fait, je n’ai même pas besoin de trolls pour me faire comprendre que les débats sur la toile sont futiles et souvent voués à créer de la frustration dont on pourrait se passer. C’est la raison pour laquelle je ne me prononce que très rarement sur la place publique à présent. Ça draine de l’énergie, une énergie que je peux mettre ailleurs, sur moi-même et sur les prochains défis qui s’amènent. Ça fait longtemps que j’ai fait une croix sur cette espèce d’aura de pseudo célébrité, de clics et de J’aime. Après plus de 15 ans à raconter ma vie ici, j’ai vécu mon lot de changement par rapport aux réseaux sociaux, et j’ai décroché. Plus envie de me battre dans le vide, simplement le désir de continuer mon chemin, de ressasser mes expériences ici (on ne s’en sort pas!) et de vivre ma vie en étant bien avec moi-même, sans réfléchir à ce qu’un inconnu idiot ou saoul dans son sous-sol pense de moi, de mon existence ou de mon opinion. Je ne m’en porte que mieux.

La seule ironie dans toute cette histoire, c’est de continuer à me raconter ici. Mais j’ai l’excuse de pouvoir dire que je me racontais déjà dans les années 1990, 2000, 2010… alors, je ne me sens pas imposteur, je ne fais que continuer mes habitudes. Je sais que parfois, je devrais fermer ma gueule et éviter de déblatérer sur ma petite personne et le monde qui m’entoure, mais au final, la seule personne que je peux blesser en agissant ainsi, c’est bien moi. J’en prends donc tout le blâme, et je continue quand même, parce que c’est viscéral, c’est quelque chose que je dois sortir de moi. Et de toute façon, le rapport à ma vie intime est bien moindre qu’il était jadis. Quand j’écris, je me plais à m’imaginer que ça n’intéresse personne, ou plutôt, que ça ne choque plus personne. Du moins, pas les gens qui me connaissent et savent qui je suis réellement.

Alors, voilà, un peu de lumière dans ma vie en montagnes russes des dernières années. On tourne la page. On change une nouvelle fois de chapitre, et on s’adapte. C’est tout ce qui compte pour être bien avec soi-même, pour préserver son intégrité… et pour ce qui est des commentaires des autres, ça n’a aucune importance. Je suis de la vieille école, j’ai plusieurs années de vie publique derrière la cravate, et je n’ai aucunement peur des répercussions que pourraient provoquer les récits que je vomis sur ce blogue.

Honnêtement, ça fait du bien. De poser des mots sur cette situation. D’être en paix avec moi-même et ce processus étrange de me livrer tout entier dans les affres du Web. J’en paierai peut-être le prix un jour, mais comme à mon habitude, après un peu de dramatisation, je vais assumer et m’y faire, car je suis ainsi, même dans les pires moments, dans les pires textes trop véridiques et qui ne devraient pas être publiés aux yeux de tous, je garde la tête hors de l’eau, je respire un grand coup, et je continue ma route.

À toi, mon passé

kissing

À toi, mon passé, envers lequel je n’ai aucune animosité, aucun regret et surtout pas de remords. Ce soir, il s’est passé un beau grand déclic dans mon petit cerveau d’être humain. Et c’est en anglais que ça sonne le mieux; I don’t care anymore.

C’était une soirée somme toute anecdotique. Quelques verres avec de bons amis, puis quelques rencontres avec des fantômes du passé. Tu en faisais partie. Un simple verre nous séparait. Toi, à l’extérieur. Moi, à l’intérieur. Je t’ai naïvement attendu. Je me disais qu’après tout ce temps, je n’étais plus un danger. Tu m’avais même dit, il y a au moins 10 ans de cela, que tu n’avais rien contre moi. Mais la fierté et l’orgueil sont des moteurs puissants. Je suis convaincu que tu n’avais aucune intention de protéger quoi que ce soit. Ta virilité? Tu l’as prouvé depuis bien longtemps. Ton hétérosexualité? Tu as amené ta preuve avec toi. Rien d’autre ne nous séparait qu’un simple verre, quelques pas à peine à franchir. Tu sais très bien que je n’aurais jamais osé faire ces quelques pas, parce que moi, je n’ai jamais rien eu de négatif à dire envers toi. J’en ai peut-être trop dit à l’époque, j’ai peut-être causé un bouleversement trop énorme dans ton petit coeur d’adolescent, mais entre toi et moi, ce n’était que des babioles. Rien de fatal. Rien qui aurait pu nuire à ta si belle réputation de garçon parfait.

Je te fais sans doute encore peur. En raison de mes mots. En raison de ce que je balance sur le Web. Tu t’es probablement arrêté depuis 15 ans. Me lire te trouble probablement encore trop. Peur de découvrir un mot de trop envers toi. Mais ne t’inquiète pas, je me contrebalance complètement de ta vie, comme tu le fais si bien envers moi également. Il n’y a pas de malaise, il n’y a pas de rancune, il n’y a rien, en fait.

Je n’ai aucune intention de régler des comptes, car ils se sont effacés depuis un très long moment. 15 ans. 15 ans pile. Ne fais pas l’innocent. Tu m’as remarqué. Je t’ai remarqué. Tu t’es éclipsé; tu avais sans doute peur de dévoiler ton passé à ton entourage. Tu as probablement tant travaillé à le rendre lisse et limpide. Et ça me fait sourire. Ce soir, j’ai appris que je pouvais encore terrifier quelqu’un. Au point où un simple bonsoir poli n’était pas de mise. Et une vieille amie du secondaire me l’a confirmé; Il n’a pas envie de te parler. 

Ne t’inquiète pas. Je m’en doutais.

Je ne suis pas triste. Ni nostalgique. J’ai déjà tellement donné. Ça m’a fait sourire. Étrangement. Parce que je me posais vraiment la question. Va-t-il faire ce premier pas, ou sera-t-il lâche jusqu’au bout? Réponse nette et précise. C’est tout ce que j’avais besoin de savoir.

Ne t’en fais plus. Nos secrets vont mourir du passage du temps. Je ne parlerai plus de ces trois ans de découvertes. Je ne dirai rien sur les multiples tromperies envers nos copines de l’époque. Je ne parlerai pas des masturbations mutuelles après minuit. Ni du partage d’une brosse à dent après avoir tenté de se foutre un doigt au cul. Pas un mot sur nos frenchs sous la douche. Rien sur le fait de m’étouffer sous la force de ton sperme dans ma gorge. Rien non plus sur le partage de ma copine de l’époque; à t’embrasser pendant que tu pénétrais probablement l’une des premières femmes de ta vie. Une vraie femme. Ne t’inquiète pas, je ne me vanterai pas de tout ce que je n’ai pas dit dans le roman Pile ou Face. Pas un mot sur l’après-bal, où tu m’as choisi pour te sucer en pleine rue alors que tu avais ma cousine à disponibilité, pas un mot sur notre séance photo pornographique, pas un mot sur l’orgie à 5 qui nous a presque coûté la vie parce que je voulais faire foncer la New Beetle dans un mur après cette soirée atroce. Pas un mot sur la douleur de te perdre pour un simple trip ridicule qui aura marqué la fin des choses entre nous. Non, tu n’as pas à craindre. Tes amis, ton petit cercle, personne ne saura rien. Tu conserveras ta chère réputation.

Et je souris encore, parce que je sonne un peu amer, mais j’en ris. Jeunesse, oblige. Mon grand, sache que je n’ai jamais voulu faire de toi un pédé. Tu as dessiné ta voie comme tu l’entendais. Avec des phrases comme une bite n’a pas d’oeil ou encore sucer, c’est pas pédé. Et je te félicite. J’ai toujours douté, un peu, je l’avoue, que tu finirais comme moi. Mais ce n’est pas le cas. Pas pour le moment. Ce ne le sera probablement jamais. Mais qui sait ce que tu fais en cachette. Ça ne me regarde pas. Après tout, tu te traitais toi-même de bisexuel, et à maintes reprises appart ça. Te souviens-tu notre promesse? On se reverra à 40 ans. Peut-être. À toi de voir, moi je n’ai aucun problème à assumer ma vie, à assumer mon passé et le fil de nos histoires qui se sont croisées. Je constate même que tu fais des efforts, tu as même des amis gais. Bravo. Qui sait ce que tu fais avec eux? Ça ne me regarde pas. Plus rien ne me regarde, en fait. Et je suis très zen avec ça.

Par contre, le fait de ne pas avoir encore assez de couilles pour venir mettre le passé à plat, ça, je ne peux m’empêcher de trouver ça cheap. Mais je me rappelle trop bien que c’est ta façon de faire. Même à l’époque, tu le disais toi-même: on est toujours seul. Même les meilleurs amis ne dureront pas. Tu n’as peut-être pas tort. Mais à 16 ans, ce genre de discours m’avait détruit. Il me faisait perdre mes illusions si vite sur les amitiés et les amours. Car perdre ami et amour à la fois, ce n’est jamais facile. Mais t’inquiètes, d’autres clones de toi-même t’ont vite remplacé. Et force est de constater que tu n’avais pas tort.

Le processus fut sensiblement le même avec mon ex. En fait, je me rends compte que je suis une bouée. Je suis serviable jusqu’à ce que l’autre retrouve le bonheur et s’éclipse. Mais au final, toutes ces histoires m’ont fait réfléchir. N’est-ce pas la même chose pour tout le monde? Nous sommes des bouées les uns pour les autres, jusqu’à ce que nous trouvions mieux ailleurs. Et le cycle se répète infiniment. C’est la nature humaine. I like you a lot, until…

Je te remercie ancien amant-ami. Te revoir à travers une fenêtre m’a fait réaliser bien des choses. Je m’étais toujours demandé pourquoi j’avais choisi la voie de l’écriture. Je savais bien que c’était pour me souvenir.  Mais aujourd’hui, je sais que c’était surtout pour trafiquer le réel. Parce que la fiction est bien plus alléchante. Mais tant mieux si tout ce processus me permet de retrouver l’écriture.

J’ai toujours été quelqu’un qui se cherchait en analysant ses propres expériences personnelles. Maintenant, je me suis trouvé. Il n’y a pas de réponse à fabriquer avec le passé. Il n’y a rien. Que du vide. Que des souvenirs qui ne veulent plus dire grand-chose. N’empêche. Une seule chose compte, à présent. Le présent.

De la valeur littéraire de l’autofiction

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Beau petit hasard de la vie, ce matin, en ouvrant Facebook. Le Pigeon décoiffé s’attarde à la notion d’autofiction en s’intéressant à l’avis de plusieurs écrivains contemporains. L’article (merci pour le titre!) nous présente une opinion plutôt personnelle de la part d’auteurs tels que Guillaume Vigneault, Claudia Larochelle, Samuel Larochelle ou Simon Boulerice. Passons les répétitions sur la création du terme de Doubrovsky, les réponses auraient pu être resserrées par moment (je suis pointu sur le sujet, peut-être parce que mon mémoire de McGill concernait en partie cette idée de Doubrovsky et de l’autofiction), mais je me retrouve totalement dans ces témoignages d’auteurs.

Je suis de ceux qui considèrent que la pratique de « l’autofiction » existait bien avant d’être baptisée. Je reste souvent étonné en lisant les théories de Philippe Lejeune sur l’autobiographie, parce qu’il me semble que le contrat de lecture (pacte autobiographique) ne peut être que biaisé dès le départ, même si on décide  d’y adhérer en toute bonne foi. On a beau vouloir croire dur comme fer que l’auteur raconte un récit basé sur une réalité et une vérité absolues, il faut fermer les yeux et être habile pour se convaincre que l’organisation d’un récit n’affecte en rien les événements et les perceptions racontées. Même un auteur qui voudrait jouer le jeu le plus honnêtement possible devrait comprendre que sa propre autobiographie est une reconstruction d’un passé; une mise en scène nostalgique, des impressions qui prennent une importance plus grande que d’autres détails; un classement du temps, des rencontres, de la vie vécue et perçue.

Prenez deux personnes, faites-leur vivre une aventure folle ou banale, et demandez-leur d’écrire leurs impressions de la journée. Vous me suivez… vous vous retrouverez avec deux textes complètement différents. Et pourtant ces deux êtres sont restés ensemble toute une journée et ont vécu la même chose [mais non, pas tout à fait].

Et pour moi, c’est là que la beauté de la chose réside. C’est ce qui fait que la création et la transmission d’histoires (orales ou écrites) ne s’arrêteront jamais. On aura beau raconter des événements équivalents; le style de l’auteur et le choix de l’axe de l’organisation du temps du récit ne nous fera jamais lire ou entendre deux versions identiques. C’est exactement la même chose qui se produit entre les souvenirs mémorisés et l’acte de les raconter.

Inutile, dès lors, de me convaincre que l’autobiographie existe, que le contrat soit accepté ou non, pour moi, il est évident que l’on devrait accepter un contrat beaucoup plus précis; celui de l’autofiction.

On parle souvent de l’autofiction comme d’un genre passé mode, mais on ne comprend pas que l’autofiction a toujours existé, que ce soit à l’écrit ou à l’oral d’ailleurs. Avec le temps, les jeux sont devenus plus intéressants, et c’est peut-être ces jeux qui sont moins fréquents de nos jours (out?), mais je crois plutôt qu’ils sont simplement moins revendiqués (on est loin des folles années 2000). Le simple fait d’inscrire « roman » sur la couverture d’un livre lui donne une âme de fiction, mais impossible d’en savoir plus. Un auteur pourrait bien se cacher derrière cette appellation passe-partout. Il n’aurait pas à en rougir. À mon avis, on se sert toujours de son vécu pour s’inspirer. Écrivez sur ce que vous connaissez. Vous diminuerez ainsi vos chances de passer pour un con.

J’ai longtemps été d’accord avec cette maxime. Parce que je suis souvent passé pour un idiot en voulant changer de genre, en écrivant des choses illogiques que je ne comprenais qu’à moitié (et Google n’a pas toujours été aussi présent et performant dans ma jeunesse à MOI!). Le hic, c’est qu’à force de se concentrer sur ses propres peurs, on peut vite se perdre dans une exploration extrêmement narcissique. Plonger en soi, partir de notre centre intérieur pour ensuite agrandir le cercle de la vie et toucher à certaines questions universelles. C’est un désir qui est parfois bafoué en chemin. Mais c’est celui qu’on ne devrait jamais oublier.

Qu’importe si l’on s’inspire d’un événement réel ou inventé? J’ai pour mon dire que dès qu’on le couche sur le papier, cette création devient fiction automatiquement. La simple organisation des idées est déjà un premier élément contre la validité de l’autobiographie. Dès le départ, pour raconter un récit logique, plus ou moins chronologique, il faut faire un travail de sacrifices. Que dire en premier? Qu’est-ce qui prime? Comment choisir le « vrai » moment charnière? Et bien vite; tout s’emballe: puis-je prendre ce raccourci pour tronquer ce détail banal dans le cours du temps? Et si je scindais ces deux événements pour accélérer le rythme? Ma perception est-elle représentative d’un sentiment commun et partagé par les autres? Devrais-je demander aux invités présents s’ils ont vécu la même chose? Et ça peut continuer ainsi jusqu’à ce qu’on hausse les épaules, finalement vaincu. Il faudra bien se rendre à l’évidence, choisir une voix d’abord, puis choisir LA voie pour permettre au récit d’avancer, pour lancer le texte pour de bon et absorber le lecteur… un défi bien subjectif rempli de sacrifices. Encore. Et, tout à coup, au diable cette promesse presque religieuse, cette loi non-écrite qui devait faire acte de foi, de vérité absolue.

Écrire, c’est peaufiner le mensonge afin de le travestir en vérité. 

Pourquoi je réfléchis à tout ça, à moins de 40 jours de la publication de mon nouveau roman? C’est surtout parce qu’on m’a toujours associé à l’autofiction (parfois avec un regard de dédain, comme si le genre en était un de série B, mais quand je perçois ce jugement, je souris, simplement subjugué que certains auteurs osent encore prétendre à une fiction complète sans l’ombre d’une influence de leur propre vie. Il y a une espèce de fierté (pourquoi?) à déclarer que tout est inventé de A à Z. On plonge alors du même côté obscur que l’autobiographie assumée naïvement. Je suis un amoureux d’un certain équilibre, je considère qu’un texte est un joli mélange d’expériences personnelles, de réflexions, de sentiments vécus, d’inventions, de reconstruction du temps, de mise en place, de mariage entre personnages, personnes réelles, lieux fictifs, paysages visités, etc.

On fait tous de l’autofiction à divers degré.

D’où la question qui revient sans cesse, une question qui fait grincer des dents dès qu’on l’entend: « Est-ce autobiographique? » Il faudrait répondre oui, sans équivoque, car on part toujours de nos pensées/émotions/sentiments/expériences pour écrire. Il faudrait répondre non, sans équivoque, car le procédé du passage de la pensée à l’écrit, ce qui se transmet du bout des doigts au clavier (du crayon au papier pour les vieux jeux comme moi) se voit complètement chamboulé dans ce traitement « magique » que l’on surnomme adéquatement création littéraire.

Ça me fait penser à ces étudiants qui osaient contredire mes professeurs de littérature à l’université en leur disant, bien fièrement, que ce que leurs enseignants venaient de qualifier d’invraisemblable dans leur texte, eh bien, ils l’avaient VRAIMENT vécu « pour vrai » (oui, il faut appuyer sur ce pléonasme! Le fameuxc’est possible, car je l’ai moi-même vécu dans ma vie intime!) Je suppose que tout apprenti brandit au moins une fois cette réplique facile. Elle est pourtant la représentation même de cet étrange questionnement incessant entre fiction et réalité. Ce n’est pas parce qu’un événement s’est bel et bien déroulé qu’il devient automatiquement vraisemblable lorsqu’il est transposé à l’écrit. Et c’est là, la beauté de la chose. Parfois, il vaut mieux s’éloigner de son nombril, éviter le piège, et constater que, souvent, la réalité dépasse la fiction. Retour à cette recherche de la vérité, à ce jeu de comparaisons. Toujours ce besoin de savoir si c’est vrai, si ça s’est passé vraiment comme ça. Ère de télé-réalité oblige.

Si on me posait cette question à propos de mon prochain roman, je ne saurais quoi répondre. Il y a autant de vérités dans le texte que je veux bien me le faire croire. Il y a autant de mensonges que le nombre de mots écrits un à la suite de l’autre dans ces 235 pages. Mes amis ont été préoccupés par mon roman, à tenter de départager le « vrai du faux », alors qu’ils auraient dû accepter le contrat de la fiction et cesser de chercher des indices de situations vécues. Je ne leur en veux pas, ça fait partie du jeu. Mais j’ai vite remarqué le décalage entre un lecteur qui ne me connaît pas et un ami dans mon cercle plus fermé. J’ai toujours eu l’impression qu’on se lisait d’abord soi-même en ouvrant un livre. Ces histoires qui nous sont racontées sont un peu comme un miroir où l’on constate nos propres échecs, nos curiosités, nos fantasmes, nos désirs lugubres ou nos désespoirs. Vous remarquerez que lorsqu’un livre ne répond pas à nos attentes comme on se l’était imaginé, il nous arrive parfois d’être frustrés en le refermant, jugeant même les choix de l’auteur. J’ai toujours trouvé que c’est lors de ce moment délicat que l’on devrait s’arrêter et se questionner sur les raisons de nos insatisfactions. Il est toujours temps d’en découvrir un peu plus sur nous.

Je crois encore que les romans peuvent nous en apprendre indirectement. Quand un lecteur vient me dire qu’il a lu mon texte avec plaisir, qu’il a suivi le personnage dans ses méandres, qu’il n’était pas d’accord avec ses choix ou même que ses décisions lui ont provoqué une boule au ventre ou, au contraire, une érection, j’en conclus que j’ai atteint une partie de mon but. Cette espèce de transmission d’une vérité implacable, cette ixième remise en question.  On me demandera ensuite si c’est autobiographique ou non, question que je continue de considérer avec amusement. Et si c’était vrai? Le texte aurait-il plus de valeur? Ou serait-il considéré comme un témoignage moins important? Je continue à croire que c’est à chacun de trouver sa propre vérité à travers les écrits des autres. Le lecteur travaille beaucoup plus qu’il en a l’air. Il construit du sens en parallèle avec sa propre vie. Et il a horreur d’être pris pour un con.

Je n’aime pas prendre mes lecteurs pour des cons. Si je devais choisir une vérité qui circule un peu partout dans mon récit, je m’arrêterais sur deux points contradictoires, mais indissociables, soit: les plaisirs et les deuils liés à la dépendance.  Après tout, cette dépendance est saupoudrée ici et là, dans les moindres recoins, parfois dans le noir, parfois dans la lumière et les rires, toujours dans un entre-deux, dans un vacillement imprévisible; un pile ou face hasardeux. Personnage-fantôme. Dans les choses, dans les gestes, dans les substances, dans l’intimité, dans les comportements, dans les décisions irrationnelles et toxiques.

Plaisir qui tourne au deuil. Relations ambiguës, hésitations, petite voix qui tente de rationaliser, ignorée trop rapidement. Dépendances; aux corps, aux comportements, aux actes qui nous laissent un sourire satisfait tout en nous écorchant dans les vagues sans fin de la répétition.

 

 

Réalité ou fiction?

Je vous laisse choisir le contrat!

Moi je m’en balance!

Et cette nouvelle liberté me fait planer.