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Je me connais bien dans ce domaine-là, je pourrais relire mon manuscrit des dizaines de fois encore, et je changerais toujours quelque chose. Mais il vient un moment où il n’est plus adéquat de se lancer dans les modifications de dernière minute. Il faut lâcher prise, choisir une date ultime, et, au contraire d’une femme, décider soi-même du moment de l’accouchement.

Ce moment, c’est ce soir.

Dans quelques minutes, j’enverrai le manuscrit et la couverture finale à l’imprimeur. Impossible de revenir en arrière après ce geste. Je pourrai me dire que j’aurai tout donné, que ces cinq dernières années auront représenté le calvaire et la satisfaction de l’écriture à la fois.

Demain, je changerai de chapeau. Je ne serai plus l’écrivain qui révise et qui transforme un texte. Non. Je deviendrai un promoteur, celui qui enclenche la partie « marketing » d’un livre. Je ne m’en cacherai pas, cette aventure a connu son lot de succès et de déceptions, et les prochains jours ne changeront rien à la règle; entre ce que l’on imagine dans sa tête et ce qui se passe réellement, un pont, une rivière, une marrée séparent les deux idéologies.

Je pourrais penser à la critique qui s’en vient. À ceux qui s’amuseront à détruire ce roman pour le plaisir. Mais je n’en ai rien à foutre. J’ai déjà commencé à m’armer contre ceux qui désireront démolir ce travail difficile. Nous sommes dans une ère où la critique ne veut plus dire grand-chose. Et je devrai rester fort devant les paroles des gens à qui je déplairai. Ça fait partie de la game.

Je ne relirai probablement jamais mon livre en entier. Ce n’est plus à mon tour de le faire. J’aurais trop peur de vouloir changer une virgule. Ce sera bientôt aux autres de juger le texte. De se juger par rapport au récit, parce qu’on se lit toujours à travers les écrits des autres. C’est inévitable. J’ai compilé certaines statistiques avec les commentaires de ceux qui ont parcouru mon texte. Je suis satisfait de ce que j’ai recueilli. Les personnes les plus critiques sont évidemment celles qui me connaissent de près. Ça aussi, c’est inévitable. Certains ont détesté la fin, d’autres ont pleuré. Ce n’est pas à moi de décider du feeeling ressenti chez les lecteurs. Je considère déjà que mon roman ne m’appartient plus, et je crois que c’est la bonne attitude à avoir. Dans moins de deux mois, je pourrai m’effacer, disparaître derrière l’histoire, la laisser prendre toute la place.

Je ne suis plus dans le deuil. Je vis avec l’attitude de celui qui a tout donné, qui a fait de son mieux, avec les outils et l’expérience qu’il possédait. Je peux dire que ce fut une bonne école, une école parfois difficile, certes, mais tout roman basé sur une vie est difficile en soi.

Il me restera la dernière étape; assumer. Assumer ce texte, assez dur par moment, et ne pas en pâlir devant les réactions extérieures. Pour le reste, si je n’ai qu’un souhait, c’est que le livre trouve son public. Ceux qui l’ont lu m’ont mis en confiance, mais je ne peux m’empêcher de rester dans le doute. Je suis une boule de contradiction, mais ce n’est pas encore le temps de se remettre en question. Je vais défendre cette partie de moi, celle qui me quitte comme un enfant qui part du nid douillet de chez ses parents.

Je sais déjà qu’il n’y a plus rien à dire sur le sujet. J’ai fait le tour du jardin. J’ai pris des sentiers et des détours longs et irritants au fil des années, mais j’approche de la grande finale, celle où je serai en paix avec mon passé, où je pourrai dire que j’ai raconté ce que je représentais déjà; soit une dizaine d’années de vie de jeunesse, un parcours pour apprendre à mieux me connaître. Me permettre des mots sur ma propre existence. Et en ajouter d’autres qui n’ont rien à voir avec moi.

Les questions resteront sans réponses. On aura beau me demander le vrai du faux. Je resterai de marbre. Car, ça n’a aucune importance. J’ai livré un témoignage fictif, mais par la même occasion, j’en ai profité pour réaliser ce deuil si complexe sur ma vingtaine déjà évanouie. Le reste ne m’appartient plus. L’histoire est maintenant la vôtre.

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