Le Tour

Dans la vie, on nait, puis on meurt; il se passe plein de choses entre-temps, comme dirait le narrateur de Bref. La musique m'a toujours accompagné dans les meilleurs moments, comme dans les pires.

Quand j'étais gamin, je voulais devenir DJ. En fait, je ne savais même pas que ça existait. Si j'avais su la popularité que peut avoir un DJ aujourd'hui, j'aurais continué sans réflexion, mais je n'étais pas dû pour ça. J'écoutais donc des tonnes de compilations Dance Mix et autre DJ Club Mix, faisant des casettes (des tapes; ça ne me rajeunit pas!). Puis l'évolution est venue avec Nirvana, à 14 ans; une musique que ma mère détestait et que je m'amusais à écouter à fond la caisse. Mais le premier coup de coeur fut Radiohead et Ok Computer. J'y reviendrai.

À partir de cet instant, la musique a pris toute la place.

À 15 ans, c'était «Stand by me», en remix bien évidemment. Ça me ramenait aux premières expériences, à cette relation de promiscuité avec le mec dont j'étais amoureux, et la jalousie intense qui s'emparait de moi quand je le voyais embrasser ma cousine, où quand je la surprenais le matin avec une traînée de sperme au visage. Je voulais être à sa place. Je m'étais promis qu'un jour, c'est moi qui la remplacerais.

 

Quand je suis parti à New York avec l'école à 16 ans, on se promenait dans les rues engorgées de taxi. Deux chansons s'accaparaient de tout l'espace sonore: «Billie Jean» de Monsieur Jackson et le one hit wonder de Sisqo «The Thong song». Il faisait beau, il faisait chaud, j'étais loin de tout ce que je connaissais, mais j'étais rassuré de ne ressentir aucune crainte. Je me souviens des clubs sandwichs énormes.

 

Durant l'hiver, c'est «Godspeed you! Black emperor» qui a envahi mes songes, qui est devenu une obsession. Il faut dire que j'avais respecté ma promesse. Je remplaçais ma cousine dans le lit de l'homme que nous avions jadis partagé. La bataille était presque gagnée. Je me souviens de mon bouleversement lorsque vers 1h00 du matin, ils avaient interprété «BBF3» à l'Olympia. Un de mes meilleurs concerts à vie. C'est d'ailleurs Alix qui était venu me reconduire chez moi par un temps de tempête de neige.

                                                                     

À 17 ans, pour mon premier voyage en Europe, c'est Air et son «10 000 hz legend» qui envahissait mes oreilles dans l'avion. Une toute petite semaine qui avait coûté une grande frousse à mes parents, la police débarquant chez moi, pensant que j'allais me suicider...

                                                           

À 17 ans, c'était aussi le début des expériences plus poussées. Le premier one night stand, alors que je rate mon dernier métro et qu'il m'invite à venir dormir chez lui. C'est aussi les niaiseries pornographiques; des séances de photos perverses avec Jean-François, des images que je conserve encore aujourd'hui, toujours un peu fier d'avoir remporté cet homme le soir du bal des finissants. À genoux au coin du stop d'une route campagnarde.

Mais 17 ans, c'est aussi Björk et «Backlorette», que j'ai écouté avant et après avoir fait l'amour à une femme pour la première fois. Les débuts ne furent pas faciles, mais elle savait s'y prendre. J'allais réellement prendre goût à ce nouvel épanouissement, jusqu'à partager cette femme avec Jean-François, me sentant sans cesse en compétition. Je me souviens avoir vite abandonné l'idée. Ce n'en était pas une bonne. J'ai pourtant rapidement trouvé le remplacement. Et pendant deux ans, c'était un bonheur assuré à chaque rencontre. Dans la bagnole, à écouter «The everlasting» de Manic street preachers, direction le Greko, un restaurant que j'appréciais particulièrement.

 

C'est là que la période rave a commencé. Retour aux sources. De petites pilules blanches pour se stimuler. Des nuits blanches à parler, à prendre des bains en fumant des joints, à expliquer à ma blonde combien je l'aime, et combien j'aime les bites à la fois. La vérité du «speed».

Puis la rupture, un lendemain de rave, évidemment. S'en suivra une période plus sombre; «Invisible hands» de Joseph Arthur. Les vrais questionnements sont là. La bisexualité est une suite d'échecs. Je ne bande plus avec les filles que je rencontre. Je tombe amoureux d'un bel Équatorien qui me donne un minimum d'attention, suivi d'un gros french qui m'en fera demander plus, qui le fera déguerpir au plus vite. Et encore une fois, je le retrouve avec sa blonde, observant un portrait que je m'étais juré de ne plus jamais vivre.

Il faudra attention 2003 avant qu'un souper au restaurant scelle mon avenir pour un bon six ans. Dans ce temps-là, je me retrouve avec «Future Proof» et «Name Taken», à vouloir me noyer dans mon bain, ayant perdu la terre entière, me disant qu'il n'y a plus aucune raison de s'accrocher.

En février, à marcher dehors sous le froid, je me dis qu'il n'y a plus rien qui me retient ici. Écouter «Almost forget myself» des Doves et penser à m'écouter justement, à quitter le pays pour aller voir les difficultés de la vie ailleurs. Là-bas, je pourrais peut-être pleurer un bon coup et repartir à zéro. Une semaine pour faire les démarches.

Puis, il est arrivé comme ça, fan de «Smashing pumpkins», un groupe que je détestais. Un début de relation délicat, où je m'amusais surtout de cette fréquentation alors qu'il tombait amoureux solide. Quand je lui ai appris que je quittais le pays en septembre, c'est «Breathe me» de Sia qui jouait. Au même moment, six feet under se terminait. Je me suis repassé la finale des dizaines de fois, et chaque fois que mon père entrait dans ma chambre, je lui ordonnais de partir, les larmes aux yeux.

Les adieux; embrasser un homme à l'aéroport devant mes parents. Un geste difficile à voir pour eux. Un coming-out pressé, devant la famille entière; «voici mon nouveau chum. Je ne sais plus si je suis bi, pour l'instant, c'est lui.» Quitter pour la France deux jours plus tard.

Et si j'ai fait une chose en France, c'est bien me promener pour faire des concerts; Yann Tiersen, Syd Matters, Tom Mcrae, Telepopmusik, Radiohead, Massive Attack. Durant les voyages, c'était inévitablement Federico Aubele. Devant la mer, à Barcelone, à boire une bière assis dans le sable, à écrire des cartes postales aux amis, alors qu'on ne sait pas du tout s'ils seront encore là à notre retour.

C'est aussi écouter «How High» à tue-tête, de Madonna, avant de sortir dans les boîtes de nuit jusqu'à 4 heures du matin. La belle vie, presque pas d'école, seulement du temps pour écrire; une année sans prendre trop de drogue, rien de quotidien, sauf quand Luc venait passer deux semaines...

Et le retour; premier appartement en couple, nouvelle vie, nouveau quartier, nouvelles responsabilités, nouveau travail. Heureux de décaper une table à manger à 40 degrés Celsius, heureux de peinturer sur le speed à 3h du matin. La vie ne pouvait pas être plus douce, malgré les petits accros de couple; «3 Times and You Lose» de Travis. Ils disaient la vérité avant même que je ne la sache.

Je cesse le récit en 2007, après m'être fait laisser au mois d'août; encore une belle journée. On m'a toujours laissé lors de journées lumineuses et brillantes. Une espèce de gage d'avenir et d'espoir; pour l'autre, je suppose.

Ne pas y croire bien sûr. Continuer à baiser en se disant que ça ne peut pas durer ainsi. Avoir plus de courage à 24 ans qu'à 27 ans. Se dire que c'est fini, qu'il l'a voulu. Louer un autre appartement. Lui trouver son autre appartement (quand même!) et se dire adieu ainsi. Passer le début du mois de septembre dans un demi-sous-sol humide, au coin de Beaubien, effrayé par le silence ou les cris des passants dans la rue. Se dire que ça y est. Cette fois-ci, on your own. Plus de parents, plus de chum, plus d'institutions ou de résidences. Décider de commencer une maîtrise, pour combler le temps. Revenir à l'appartement chaque soir, pour me saouler et fumer des cigarettes en écoutant «The Lighthouse» d'Interpol.

Et je me revois encore, assis sur un banc de la Plaza St-Hubert, le soleil brillant se couchant doucement sur l'été qui s'achève. «Reckoner» dans les oreilles. Regardant les souvenirs qui défilent. Encore et toujours emprisonné dans le passé, alors que l'histoire vient de se terminer depuis quelques jours seulement. Une promesse à moi-même: «Le jour où j'entendrais cette chanson dans un concert de Radiohead, je pleurerais toutes les larmes de mon corps. Pour faire sortir la douleur du premier vrai chum disparu. Pas l'amour de jeunesse, mais celui avec qui on s'établit, avec qui on pense l'avenir.

J'ai bien entendu Reckoner en 2009 au parc Jean-Drapeau. Je n'ai pas versé une seule larme. Il était encore à mes côtés. J'étais derrière lui et je le serrais dans mes bras. 3 Time and you lose.

Si je n'avais pas vécu cette histoire «twisted», je ne pourrais dire où j'en serais aujourd'hui. Je ne pourrais savoir. Et je préfère ne pas savoir. Il y a du bon et du mauvais dans toute histoire. La vie est un coup de dés, des dés qu'il faut lancer plusieurs fois. Le plus difficile reste bien évidemment de faire le geste.

Le 15 juin dernier, dans un Centre Bell plein à craquer, entouré d'Antoine et de Mary, j'attendais Reckoner avec impatience. Je savais qu'elle allait être jouée, mais on n'est jamais certain dans un concert de Radiohead. Ce fut la 20e pièce. J'avais bu bien assez pour être émotif, et quand j'ai entendu les cymbales du début, j'ai tout de suite su que tout se jouait ici. Pour de bon.

J'ai réussi à me retenir un peu la première minute, mais les larmes coulaient naturellement. Je n'avais que cette image de désespoir, seul sur un banc devant le soleil couchant, toujours dans une promesse d'un meilleur avenir. Même «Fake plastic Trees» ne m'a jamais fait autant d'effet. Antoine me flattait le bras, Mary posait sa tête contre la mienne pour ralentir un peu mes tremblements. Tout se jouait là, comme ça, pour une promesse faite il y a 5 ans. 5 ans déjà. J'ai versé des litres de larmes, à en perdre le souffle, comme si je voulais courir après le souvenir heureux de ce qui m'avait construit. Comme si la chanson me ramenait exactement dans le même état de jadis, en 2007, seul devant le néant. Même si je pleure souvent dans les concerts, c'était la première fois que c'était aussi violent, comme une vérité qui te saute au visage, comme la réalité qui reprend son rôle et te gifle pour te dire qu'après ces 5 minutes de douleur, la vie reviendra, le souffle reviendra, le soleil se lèvera demain matin.

Aujourd'hui, quand j'écoute Reckoner, je ne regrette plus l'ancienne histoire. Je ne songe plus à l'ancien pénis si parfait, où que je croyais si parfait. J'ai trouvé autre chose à présent, ce n'est pas la perfection, rien n'est jamais la perfection, mais j'ai fini de chercher la copie conforme. Tout s'est évanoui, évaporé. Il n'y a plus rien. Il n'y a plus d'intérêt, plus de désirs, plus de jalousie, plus de regrets, plus de tentatives, plus rien. Et même si je sais que la vie s'amuse à faire revenir les êtres du passé dans nos vies, cette fois-ci, je sais que ce ne sera pas pour ça. Je sais qu'il n'y a plus rien à espérer. Un regard poli, tout au plus, une salutation cordiale peut-être. It's somebody that I used to know.

Ça faisait longtemps que je voulais écrire ce genre de «post». Parce que je ne vais pas bien présentement. Ce n'est pas intérieur ou mental. C'est vraiment physique. J'ai peut-être voulu être trop «wild» alors que j'étais rouillé depuis des mois. C'est peut-être le travail et le bureau qui m'a été assigné qui posent problème; je souhaite seulement que ce ne soit pas la connerie que j'aie faite il y a deux semaines. Parce que ça changerait tout. Encore une fois.

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