Ne pas jouer la victime

Alors, voilà. Nous n’avons pas été assez conscients. Nous n’avons pas su garder les promesses du passé. Nous avons joué la carte de l’ego, un ego selfish, un ego qui trouve que son bonheur est trop ou pas assez bon pour l’autre devant nous. On avait la chance de faire différent, de se promettre qu’on ne serait pas le portrait de nos parents la décennie suivante. On a échoué, comme tous les trentenaires qui échouent probablement. Aucune différence. Les promesses d’adolescence s’étiolent, deviennent poussières et s’évaporent avec les années.

 
Je ne jouerai pas à la victime. Je joue sans le savoir depuis un trop grand moment. C’est ça l’amour, l’amitié… ça s’éteint. On ne voit jamais les signes avant-coureurs du meurtre. C’est comme un crime, oui. Ça tue du jour au lendemain, de la minute à la seconde. Et les corps morts se soulèvent et s’éloignent, dans une indifférence qui tue de nouveau.
 
Rien ne sert de se la jouer victime. On a 50 % des torts, c’est évident. On pense par contre tous que c’est l’autre qui abandonne en premier. On ne le saura jamais. On va continuer à vivre. Parce qu’il le faut bien. Parce qu’une hypothèque doit être payée, parce que le travail nous appelle, parce que les enfants doivent manger, parce que la famille doit continuer. Un jour ou l’autre, on se souviendra. Une pensée, une image, un voyage; la perte se remémorera à nos esprits.
 
Mais nous n’avons pas été assez forts. Comme la génération qui nous précédait. Comme toute histoire qui n’est malheureusement jamais indestructible. Tout se meurt. Le corps, la vie, les relations. On se lancera dans le capitalisme, dans la fertilisation, dans l’hédonisme. Pour oublier, oublier ce que l’on a été.
 
Si on ne change pas, les autres, eux, nous voient changer. Ou ils changent eux-mêmes. C’est le cycle éternel. Le jeu des jours qui s’égrainent.
 
Ne pas jouer à la victime. D’abord, parce que ça ne sert à rien. Ça ne ramènera jamais le passé. Décider de vivre sa vie avec les gens qui sont réellement présents. Qui naviguent autour de nous; même si nous sommes tous le satellite instable d’un autre.
 
Je n’aimerai plus jamais comme j’ai aimé. Je ne prendrai plus jamais l’amitié pour acquis. Tout s’efface, tout disparait, en peu de mots, en trop peu d’adieux.
 
Tous ceux que l’on connaissait ne nous reconnaissent plus. Les plus grands amis nous disent que la séparation, c’est mieux comme ça. Les anciens amours préfèrent ne rien répondre ou s’offusquer. Des mots durs, ou pas de mots. Je ne saurai jamais quelle est la pire des conclusions.
 
Et le pire, c’est que je n’en veux à aucun d’eux. J’ai cru naïvement que les promesses du passé avaient force de loi sur tous les événements. L’adolescence m’aura menti. Ce n’est pas un secret pour personne. L’adolescence trompe sans cesse. Rien ne sert de jouer à la victime. Les gens se quittent, les gens disparaissent sans raison ou avec raison. Nous avons tous cette date d’expiration.
 
Si je n’ai qu’une seule réponse, ce sera celle-ci : Ces gens, je les ai aimés. Et je les aime encore. C’est parfois ma faute, parfois non. On ne peut contrôler les aléas de l’amour et de l’amitié. J’ai le cœur gros, mais j’ai un gros cœur qui les accueillera toujours. Même si très peu viendront. Ce sont les destins, les hasards, les perceptions. Ce sont des choses incontrôlables, même à l’ère des grandes communications.
 
Rien ne sert de mettre un baume sur la blessure. On finit toujours par comprendre plus tard. Mais je refuse de jouer à la victime. Je suis rempli d’amour, un amour qui a su mal s’exprimer. Je n’ai pas d’autre choix que de déchirer les pages. Je garderai l’essentiel, toujours avec cette impression que l’on se reverra et que ce sera comme jadis. Nous n’avons pas su prédire ce qui allait arriver. Nous avons profité du temps alloué comme s’il était infini. On savait peut-être intérieurement que tout allait éclater. Mais le beau de la chose, c’est que l’on continuait tout de même à se prédire l’éternel; un espace-temps où seule la mort nous séparerait un jour. Notre naïveté était adorable. Parce que les maux d’adolescence sont des mots adorables. Avec le recul.
 
Nous sommes maintenant des adultes. Nous n’avons pas été assez prudents. Ou nous avons cessé de croire nos paroles d’enfant. À la vie, à la mort… ou jusqu’à ce que le temps et l’éloignement nous séparent.

 

#Adulting

Ça devait arriver tôt ou tard. C’est arrivé sur le tard. Certaines personnes sont de vieilles âmes, d’autres sont des ados attardés. Je me plais à croire que j’ai choisi le juste milieu, ou du moins, je dois mettre les deux pieds dans cette voie.

Il n’y a pas de drames. Pas d’histoires croustillantes. Ou si peu. C’est comme se réveiller d’un long rêve, faire un petit gain de lucidité et se rendre compte qu’il faudrait que ce gain ne soit pas que de passage. Il y a de ces moments dans une vie où l’on s’arrête un instant pour observer le temps, pour analyser le passé et regarder vers l’avenir. Comme plusieurs le savent, j’excelle dans la manière de scruter l’arrière en avançant à l’aveuglette. Ce temps est révolu. Je pense que ce n’est plus une question de choix; c’est un fait. Pas alternatif.

La semaine passée, durant quelques nuits de suite, je me suis réveillé en sursaut vers quatre heures du matin. Le cœur qui pompe, l’engourdissement dans les bras; les signes d’un ACV ou d’une crise de panique. Pourtant, je n’ai plus d’angoisses comme je pouvais en avoir sur les vilains médicaments de merde (j’en ai parlé il y a quelques semaines). Il fallait bien se rendre à une évidence claire comme le cristal; trop d’alcool. Trop de ce liquide précieux qui donne l’illusion de se détendre, mais qui bousille par en dedans. Et après maintes réflexions, la raison de recourir au vino est fort simple; c’est ironiquement pour éviter de retourner dans le passé. Mais évidemment, une fois réchauffé, la seule chose qui intéresse est justement ce regard vers l’arrière. Je l’ai pratiqué jusqu’à l’usure de mon cynisme. Et puis, je me suis dit que ça suffisait. En fait, c’est très simple. Soit je me calme les nerfs, soit je me cale sous terre.

Comme je n’ai pas prévu ma mort à l’agenda, j’ai décidé d’appliquer la recette de la vie adulte. Oui, il y aura d’autres dérapes, oui, il y aura des occasions alcooliques. Je ne suis pas dupe. Mon problème n’est pas là. J’ai toujours expliqué à mon psy que je préférais boire seul; qu’en événement social, je buvais beaucoup moins; parce que j’avais cette retenue un peu étrange; celle de ne pas faire de folie. Or, avec le Web et les réseaux sociaux, la folie alcoolique peut faire encore pire qu’un verre de trop entre amis.

L’autre constat, c’est que je ne cesse de pleurnicher sur mon poids; je mange bien, je suis végé, je ne consomme que très peu de sucre… mais j’oublie trop souvent cet élément qui se retrouve dans l’alcool. Les sucres de l’alcool; ennemis numéro 1. Ensuite, je me regarde aller; je me défonce au gym, j’ai recommencé la course à pied régulièrement; et c’est comme regarder un plateau sans résultats. Oui, je me maintiens et je ne prends pas de kilogras, oui mon médecin m’a annoncé que j’avais perdu 3 kg depuis la dernière fois. Mais c’est trop peu pour tous les efforts que j’y mets.

Puis, il y a le travail. Beaucoup beaucoup de travail. De nouvelles responsabilités, toujours plus de contrats, de projets, de formations et de demandes. J’en suis venu à un constat précis: je ne peux plus m’offrir le privilège de rentrer au travail lendemain de veille. Aussi ridicule que ça. Et pourtant, même hangover, je vais courir, je vais m’entraîner, je vais former de nouveaux employés, donner des cours, apprendre de nouvelles fonctions, etc.

Pourquoi j’ai mis autant de temps à comprendre tout ça? La raison est idiote: je ne me sentais pas affecté par mes excès. Me coucher saoul aux petites heures et me réveiller pour le travail quelques minces heures plus tard ne semblaient pas trop m’affecter. Je continuais quand même à aller au gym, à suer mon sucre alcoolique. Mais avec les années, j’ai dû me rendre à l’évidence. Je n’ai plus vingt ans.

Il n’y aura pas de résolutions, pas de défi, pas de deadlines. Non. Il va y avoir un arrêt simple. Sans drama. Sans déplacements. J’en parle comme si ça allait être facile, mais je sais que ça ne le sera pas. Pourtant, le sentiment qui monte en moi en est un de fatigue. Fatigué de cette routine où l’alcool prend beaucoup trop de place. Fatigué de sentir le petit cœur qui ne suit pas. Fatigué de mes discussions ou de mes statuts flous sur les réseaux. Il y a des époques pour chaque moment d’une existence. Il y a des crochets, des petites coches dans la linéarité d’une vie, où l’on doit voir les choses en face. Cesser d’envoyer tout balader en se disant que ça ne sert à rien de toute façon.

Et puis, il y a le plus grand problème de ma vie; cet accrochage vers le passé. Vers ce désir du passé. Même si tout a été dit. Même si le retour vers l’autre n’est pas une option saine, ni même possible. Je crois que mes fantasmes du passé ont surpassé la vie réelle que je mène à présent. En fait, c’est comme si je sentais que je n’avais pas avancé depuis des années; de très longues années. Toujours enfermé dans l’attente: un signe, un mot, un geste, un retour magiques. Mais il n’y a rien de magique dans les relations humaines. Et je ne comprendrai jamais pourquoi j’ai sans cesse ce désir de me battre jusqu’à la résignation pour ceux que j’aime ou que j’ai jadis aimés. On dirait que c’est dans mon ADN.

Il faut dire que malgré plusieurs refus, j’ai eu droit à des signes d’espoir. Peut-être était-ce de l’ennui de l’autre côté. Pas de l’ennui de moi. De l’ennui, tout court. Et quand une personne s’emmerde, il arrive qu’elle donne des signaux incohérents. Mais tout reste ma faute. Car personne ne devrait jamais s’accrocher à ces petits éléments d’espoir qui traversent les années, mais n’en donnent pas assez.

J’ai pensé que cette semaine allait être la semaine la plus intense de mon année 2017. Et je suis pas mal convaincu que je me suis trompé. La vie avait un Plan C. Je n’en connais pas encore tous les aboutissements. Mais parfois le hasard se charge de ces choses-là.

Aujourd’hui, j’ai compris le sens du mot doser. J’ai toujours eu de la difficulté à doser mes émotions, mes réactions, mes actions. Et il m’a rappelé que je devais doser. Il l’a écrit en riant. Comme s’il minimisait les dix dernières années. Alors, pour une fois, je vais l’écouter. Je vais doser mes élans. Calmer l’alcool aidera. Je vais réussir à doser mes sentiments. J’ai compris qu’ils ne servaient à rien. On ne sait pas toujours pourquoi certaines personnes se présentent dans nos vies. Mais je pense qu’on peut déceler la bullshit. C’est ma conclusion. J’ai compris que le dosage de mes émotions n’était pas le plus grave des problèmes. Ce qui importe, c’est de doser les retours vers le passé. On peut bien se sentir nostalgique par moment. Mais inutile de chercher à le recréer. Je pense qu’il faut finir par être réaliste; on ne recrée pas ce qui s’est perdu. On ne revit pas une vieille histoire. On ne replonge pas dans une relation comme on reprend la lecture d’un roman après un long moment. Et même quand on lit un roman deux fois, sa propre signification se substitue au souvenir que l’on avait.

Par peur d’un ACV en pleine nuit, j’ai aussi décidé de faire la paix avec ceux avec qui j’avais eu des embrouilles dans le passé. Pas pour revenir vers eux comme avant. Non. Simplement pour laisser la nouvelle empreinte de mon «moi présent». Simplement pour être en paix avec ce que j’ai pu avoir dit ou écrit. On ne se cachera pas les choses; il y aura d’autres incompréhensions, d’autres moments où j’enverrai chier le peuple, mais au moins, pour ce qui est des gens du passé, ma liste est maintenant à zéro. Je n’en veux plus à personne. Je ne garde plus aucune animosité envers qui que ce soit. Même pas envers lui.